Un taxi à Grand Case
Je me suis assise dans le taxi d'Alain en sortant de l'aéroport de Grand Case à Saint-Martin. Je ne crois pas que le terme d'aéroport soit adéquat tant il est petit. Je devrais dire aérodrome. Le pays s'est séparé de la Guadeloupe depuis 2007 mais il semble moins couteux de passer par Grand Case puis l'aéroport de Princess Juliana en partie hollandaise pour aller à New-York. J'ai envie d'y voir un héritage du passé colonial. Saint-Martin partie française est attachée administrativement à la Guadeloupe depuis le traité du Mont Concordia en 1648. L'appartenance se stabilise au 19ème siècle. Je pense que cela est lié au fait que la Guadeloupe cesse elle à son tour d'être dépendante de la Martinique. Il me faudra retrouver le texte. Ce dont je suis certaine c'est que depuis 1946 Saint-Martin est une commune de la Guadeloupe et Alain se souvient que dans son enfance Saint-Martin était la 2ème commune (sans doute en taille) de la Guadeloupe. Alain m'a installée dans la voiture climatisée et m'a demandé de l'attendre parce qu'il voulait aller aux toilettes. J'ai attendu sagement. Il est revenu avec un sourire doux et reconnaissant. Il m'avait ouvert la porte et j'aurais pu s'il ne l'avait fait oublier que c'était ainsi qu'on procédait. Il ne l'aurait pas fait que je ne m'en serais pas offusquée. D'ailleurs mon premier élan avait été de m'installer à l'avant comme si on se connaissait déjà et que ce n'était pas la première fois qu'il venait me chercher à l'aéroport. A aérodrome.
Nous avons parlé. Je ne sais pas de quoi en premier. Peut-être du fait que je comprenais l'anglais ce qui semblait le surprendre. J'ai dit que j'aimais cette langue. J'ai posé des questions sur leur indépendance. J'étais pour ma part attachée à ce que Saint-Martin fasse partie de la Guadeloupe. Et d'ailleurs quelle indépendance vue la taille de la piste d'atterrissage. Je verse dans le sarcasme parce que le monde est tenu par des forces archaïques que personne ne dénonce vraiment et elles nous font, ces forces, agir contre nos intérêts. Je suis quasi certaine que cette division, cet émiettement en communes, sections, agglomérations, département, région, collectivités territoriales de toutes tailles est un héritage de la colonie est des seigneurs de la Compagnie. Comme des rapaces ils ont déchiqueté des parts des terres du Roi. Chacun veut être roitelet dans son royaume et quête le pouvoir et l'indépendance sans déconstruire ce qui l'a convaincu qu'il n'était pas indépendant pour commencer. Alain dit que les administrations proviennent de Guadeloupe mais qu'on le cache. Je bois mon thé noir à l'aéroport Princess Juliana sur la partie hollandaise assise à une grande table ronde et blanche avec trois chaises vides devant moi. Je raconte Alain dans un carnet Moleskine noir. Je raconte sa méfiance de la religion qu'il m'explique tandis qu'un crucifix tressé en fil à scoubidou pendouille de son rétroviseur. Il porte sur l'avant bras droit un tatouage maladroit d'un serpent enroulé sur un bâton comme un caducée inachevé parce qu'il n'avait pas su ou pas voulu le 2ème serpent. Alain n'est pas une "religious person". Il dénonce la religion comme dogmatique. Le Vatican réclame des diplômes pour prêcher alors que dieu vit dans le coeur de chacune de ses créatures me dit-il. Je regarde les créatures de dieu dans l'aéroport de Juliana. Les regards qui ne s'arrêtent pas sauf quand il est question d'une transaction. J'ai acheté un thé noir, une bouteille d'eau minérale de 50cl, une barre de chocolat et un sweatshirt avec écrit dessus en grandes lettres noires Saint Martin. J'ai payé 49 dollars au lieu de 59 parce que le vendeur m'a fait un prix et que je n'ai pas osé dire non et aussi parce que j'avais froid et que je n'avais rien de plus chaud dans ma valise. Le sweatshirt même pas encore passé à la machine à laver commence à s'étioler. C'est dire la qualité médiocre du tissus. Mais je n'ai pas de regret c'est ce que je porte tous les jours depuis 2 jours que je suis arrivée à la résidence d'écriture à Art OMI dans la vallée de l'Hudson en territoire Mohican comme nous l'a précisé Ruth Adams en nous accueillant nous les writers.