Patrick Chamoiseau et les histoires
Histoires en chemin: qu'évoque pour vous Patrick Chamoiseau le mot histoire?
Patrick Chamoiseau: Les histoires… Une histoire pour moi c'est un réagencement du réel. Donc, c'est une déconstruction du réel qui libère, qui rend l'esprit disponible pour entrevoir d'autres possibles réalités, d'autres perspectives. Une vraie histoire défait le regard, le libère, excite l'esprit et l'imagination et permet à l'esprit, non pas de recevoir un sens particulier, mais de réagencer autrement le réel auquel il est confronté. Je crois que c'est précieux pour nous que de raconter des histoires. D'ailleurs, on passe notre temps à nous raconter des histoires. La personne à qui on raconte le plus d'histoires c'est soi-même. Et la personne à qui on ment le plus ou alors qu'on illusionne ou qu'on aveugle le plus avec des histoires, c'est soi-même.
Histoires en chemin: Hier soir vous avez parlé des personnes âgées. La question de la transmission, qu'on mettait nos aînés dans des maisons de retraite. Est-ce que eux aussi, ils ont probablement des histoires à raconter ?
Patrick Chamoiseau: Moi, je pense que les aînés sont en train de se raconter une histoire qu'on leur a imposée. Et l'histoire qu'on leur a imposée, c'est de se dire, bon, j'ai soixante-dix ans, soixante-quinze ans, je ne sers plus à rien. Je ne suis plus utile. Je n'ai plus besoin d'avoir de rêve. Tout ce que peut-être je peux faire c'est de m'inscrire dans un groupe pour aller voyager, etc. En fait, on se raconte une histoire, qui nous est donnée, qui nous est imposée et on se conforme à cette lecture-là. Et l'histoire qu'on impose à nos aînés ou qu'ils se racontent eux-mêmes ou qu'ils ont intériorisé est une histoire qui les invalide. Donc, je pense qu'il nous faut aujourd'hui trouver de nouvelles narrations —je ne sais pas si c'est à nous ou à eux de le faire— mais trouver de nouvelles narrations qui nous permettent de réintégrer ces gens, cette expérience inouïe, colossale. Moi, je vois les anciens médecins, les anciens chirurgiens, d'anciens instituteurs qui disposent d'une expérience colossale et qui sont, mais comme ça, mis de coté alors qu'on a tellement besoin d'expérience, tellement besoin de mémoire pour affronter l'imprévisible et l'inconnaissable. Donc ça, c'est des…
— Il y a de nouvelles histoires à écrire.
Entretien réalisé lors de la signature de son dernier roman Un dimanche au cachot , samedi 17 novembre 2007 à la Librairie Générale Jasor à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe).
Transcription Éric MARTHELI
pour Le Petit Lexique Colonial
Créteil, 19 novembre 2007