Dany Laferrière un écrivain Tahitien ?

"Je n'en démords pas, si on a un bon titre, le reste suit. Il suffit de ne rien faire".
Dany Laferrière, écrivain haïtien signe un roman sur l'art d'écrire ou plutôt de ne pas écrire un roman. L'histoire. Le narrateur vend à son éditeur pour une avance de 10 000 euros un roman qu'il n'a pas écrit et qu'il n'écrira jamais, "je suis un écrivain japonais". Titre génial, le roman de Dany Laferrière nous le démontre.
Le narrateur devient un phénomène au Japon. L'ambassade japonaise le harcèle. Il est suivi. La police débarque dans son appartement. Noriko s'est jetée de sa fenêtre après lui avoir fait l'amour. Midori est-elle coupable? Qu'a -t-il fait notre narrateur pour mériter tant d'honneur?
Il a lancé à la cantonade "je suis un écrivain japonais" sans rien savoir du Japon que ce qu'il a pu puiser dans les magazines et le voila célèbre, lui qui écrit si peu, se promène beaucoup, en solitaire dans un Montréal dépeuplé en compagnie de Basho.
Beaucoup ont vu dans ce roman posée la question identitaire tellement prégnante dans nos littératures de la Caraïbe.

Je suis un écrivain Tahitien (?)

Cet haïtien veut -il devenir japonais parce qu'il en a marre de son pays? Pourquoi n'a -t-il pas opté pour la nationalité polynésienne? Pourquoi pas: "je suis un écrivain Tahitien"?
La question identitaire est comme une accroche, un peu comme le titre, une enseigne lumineuse suffisamment voyante pour attirer le lecteur. Et si Dany Laferrière parle d'identité c'est de l'identité d'écrivain, non de l'identité culturelle. La culture dans ce roman n'est qu'une succession de clichés: l'Angleterre c'est les parapluies, le japon Mishima, Basho, les kamikazes, et les samouraïs qui se font hara-kiri, les grecs ont leur souvlaki sans oublier la démocratie, les américains n'éteignent jamais la télé... j'en passe.

Un lieu, un nom je n'ai besoin de rien d'autre pour commencer un roman

Qu'est ce qu'écrire? Quoi écrire? Comment l'écrire? Comment faire face à la question du temps, question fondamentale pour un roman nous dit le narrateur. Voila pour moi les questions que pose ce livre.
"Si on a un bon titre le reste suit". "Un lieu, un nom je n'ai besoin de rien d'autre pour commencer un roman". Dany Laferrière nous entretient sur l'art d'écrire. Et ce n'est pas un hasard si tout le roman se passe en compagnie de Basho. Ce n'est pas seulement parce qu'il est japonais. Japonais on l'aura compris, n'importe qui peut se déclarer japonais. Mais parce que Basho nous dit le narrateur possède une vraie science de l'émotion. Et qu'est ce que le roman si ce n'est la science de l'émotion? Pour tout romancier l'art consiste à transformer des idées en émotions. C'est ce jeu de transformation qui semble parfois fatiguer Dany Laferrière.

Le roman est un scandale

Et à vrai dire, il le bâcle un peu dans ce roman bavard. Comment le lui reprocher quand il s'en explique? Il faut selon les lois romanesques que quelqu'un meure, et surtout il faut entretenir le suspense se plaint le narrateur.
Dany Laferrière a déclaré dans un entretien que le roman était un scandale et que lui n'était pas une personne à scandale. "Moi ce qui m'intéresse c'est la vie quotidienne, la vie ordinaire, ce qui se passe quand il ne se passe rien, ce qui se passe avant qu'on écrive un livre. Comment on est? Comment on flâne?" *
Il n'empêche que son livre raconte l'histoire d'un scandale, d'une rupture dans les codes. Un haïtien qui s'approprie, qui mange, cannibalise une civilisation millénaire. Scandale pour qui? A mon avis pour ceux qui n'auront vu dans ce roman que la question des identités nationales.

Kafkaïen sinon rien

Moi j'y ai vu une belle leçon d'écriture. Il ne manquait que Kafka comme figure tutélaire dans ce roman drôle et intelligent. C'est chose faite page 197.
Dany Laferrière est un monstre. Un monstre libre. Et il est japonais! Relisez "Comment faire l'amour à un nègre sans se fatiguer", 'L'odeur du café", "Le goût des jeunes filles", "Le charme des après-midi sans fin" et vous en serez convaincus. Probablement plus que ce "roman", "Je suis un écrivain japonais" l'histoire d'un livre jamais écrit et dont on ne connaîtra jamais que le titre. "C'est bien d'écrire un livre, mais c'est parfois mieux de ne pas l'écrire". Alors question: Dany Laferrière a -t-il oui ou non écrit ce livre "je suis un écrivain japonais"? C'est kafkaien! Quand je vous le disais!

* Cosmopolitaine du dimanche 28 avril 2008 sur France inter

© Gilda Gonfier - 28 avril 2008

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