Mabanckou tutoie Baldwin
Je n'ai lu aucune biographie de James Baldwin. Ni celle de Leeming, de Njami, de Coles ou de Depardieu que nous cite Alain Mabanckou. Mais s'il faut reconnaître un mérite à son essai c'est de nous inciter à le faire, ou mieux encore à lire ou à relire l'œuvre de cet immense écrivain qu'est James Baldwin.
Né à Harlem en 1924, écrivain d'exception "Si Beale Street pouvait parler", "Harlem quartet", "Un autre pays", Baldwin se qualifiait lui même d'écrivain noir, bâtard, et homosexuel. Il fut également un militant des droits civiques, fiché par le FBI (dossier 100-146553 nous précise Alain Mabanckou) à la suite de la publication de "La prochaine fois, le feu". Le ton de cet essai est menaçant. On accuse Baldwin de monter un camp contre l'autre (page 106).
De cette "conversation" documentée, qu'Alain Mabanckou tient avec James "Jimmy" Baldwin, je n'ai envie de retenir que ces pages (73-78) sur la question de "l'opposition" - oh, pardon, l'engagement- (page 78).
Pourquoi? Sans doute parce que là, il est question de littérature. Il est question de savoir qu'est-ce qu'être écrivain ?
À cette question Alain Mabanckou nous répond: "Je veux privilégier, cher Jimmy, l'indépendance du romancier, et je me méfie de la littérature de troupeau. L'écrivain devrait toujours donner sa propre version de la condition humaine, même à l'opposé de la pensée unique et moralisante" (page 76)
Alors oui, il est probable qu'Alain Mabanckou fait œuvre d'engagement quand il nous livre son opinion sur "une certaine littérature africaine dite des enfants soldats ou encore du génocide au Rwanda"(page 76).
Oui engagé quand il nous parle de l'antisémitisme, quand il affirme que la communauté noire en France n'existe pas...
Oui, mais mon regret et ma frustration sont de ne pas trouver dans ce livre (ou si peu) des échos du verbe de Baldwin. Pour tout avouer il m'a manqué la poésie, le rythme, la musique, la violence et pour le coup "l'engagement" au sens même que lui donne Mabanckou, du verbe de Baldwin.
"Cette saloperie de sang jaillit d'abord à travers ses narines, puis fit vibrer les veines de son cou, explosa en torrent écarlate dans sa bouche, atteignit ses yeux, l'aveugla et le fit choir, choir, choir, choir, choir."
(Harlem quartet 1978).
Mabanckou a privilégié à mon avis une approche documentaire de Baldwin et non poétique. Dans cette longue lettre nous n'avons que très peu de commentaire d'ordre littéraire, si ce n'est cette question de l'écriture d'opposition, autrement dit de l'écrivain engagé. Baldwin est vu comme un écrivain engagé, un militant pour les droits des noirs et des homosexuels (la chambre de Giovanni).
J'aurais aimé quant à moi lire dans ces pages comment le souffle poétique, la violence même de l'écriture de Baldwin a nourri l'écriture d'Alain Mabanckou. Et je reste d'accord avec lui quand il dit page 159 : « Il ne suffit plus, cher Jimmy, que je me dise originaire du Sud pour exiger du Nord le devoir d'assistance dans son élan de tiers-mondiste, car je sais que l'assistance n'est que le prolongement subreptice de l'asservissement, et être Noir ne veut plus rien dire, à commencer par les hommes de couleur eux-mêmes. »
James Baldwin ne saurait être réduit à la condition d'écrivain noir et homosexuel. Il est bien plus que cela. Alain Mabanckou en est convaincu pourtant il nous dit si peu de chose de Baldwin le romancier.
"Le récit est bouleversant, aussi bien pour la détresse des personnages que par la beauté d'une écriture alerte et sensuelle, par la force des images et l'intensité poétique." (p85)
Mais encore Alain Mabanckou? Mais encore?
"Ce qui c'était passé évoquait une décision solitaire et mélancolique. Le prix en était inscrit dans la mâchoire et les pommettes, dans la franchise et la tranquillité pas tout à fait feintes du regard. Pas tout à fait feintes parce que trop difficilement gagnées: la bataille était plus visible que la victoire".*
Avez-vous lu "Harlem quartet" Monsieur Mabanckou?
*"Harlem quartet" de James Baldwin chez Stock 1991 p.348